Quels textes ou poèmes illustrent le charme particulier, dépaysant, la beauté étrange de la ville, la nuit?


Textes-citations d’auteurs (re)connus, ou textes personnels (si vous aimez “l’errance” dans la nuit de la ville, ou simplement contempler le paysage nocturne de votre fenêtre) , à votre choix.

“J’aime la nuit avec passion. Je l’aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d’un amour instinctif, profond, invincible. Je l’aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent.” (Maupassant)
Question inspirée, d’une certaine manière, d’une question d’Herculine.
Les “pouces en bas” ne sont pas de moi.
@ eve : un tableau réaliste de la ville “omnivore”. Ogre moderne.
@ Nadia B. : beau, ce poéme d’un être solitaire et “en déséquilibre”, qui se débat dans un univers intérieur peuplé de rêves et de désirs, sans trouver la bouée de sauvetage à laquelle s’accrocher. Sa détresse est perceptible…Magie de l’art du poète.
@ Shah : je trouve originales et contrastées, ces deux images de la nuit proposées dans les poèmes de Verlaine et de Pessinos : première vision d’une ville nocturne “en verticale”, hostile, toute en angles et en pointes, comme une anticipation des villes inhumaines de science-fiction…Et pourtant, le poète s’y promène, y rêve de beauté…
Deuxième vision d’une ville émouvante, fatiguée de sa longue marche vers l’ouverture espérée de la mer, du large, du respirable. La métaphore de cette ville-petite fille endormie en boule, solitaire, se reposant “à la belle étoile”avant de reprendre sa marche forme un tableau de grande beauté.
@ Micdal : pourquoi séparer la poésie du réel? Elle peut exprimer la réalité de la nuit, ou de la ville, ou des deux en même temps, selon toutes les facettes qu’elles peuvent prendre. Aimer marcher dans les rues de la ville, la nuit, ne veut pas dire obligatoirement se perdre dans les rêves, ou ignorer les misères et les dangers de ce lieu si particulier.
@ Gladys gromorso : je pourrais, dans certains cas, être d’accord avec toi à propos des avantages de la photo ou du cinéma sur les textes en ce qui concerne la “poésie urbaine”des banlieues. Mais la question touche beaucoup plus à l’atmosphère d’un lieu, la ville (et dans une ville, il n’y a pas que des banlieues à problèmes) à un moment particulier, la nuit ( parce qu’elle modifie, qu’on le veuille ou non, notre perception des choses), telle qu’elle pourrait être ressentie par un auteur, ou par n’importe qui d’entre nous.
@ Néant : ville et nuit sont en arrière-plan dans ce “road-movie”qui es le tien ici. Traversée quotidienne? d’un réel plein de sons, de visions et d’odeurs qui toutes repoussent, et qui perdent peu à peu leur netteté de contours à mesure de la marche; traversée que l’on sent douloureuse de l’univers intérieur solitaire, fermé aux autres pour cause de désillusions, déraciné…
Beau, ce texte.
@ Pauline : cela me semble une bonne proposition de lecture pour donner au sujet proposé ici un autre angle de vue.
@ Shah : c’est bien Prassinos, et non Pessinos…Où avais-je la tête !

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8 Responses to “Quels textes ou poèmes illustrent le charme particulier, dépaysant, la beauté étrange de la ville, la nuit?”

  • eve says:

    Charmes D’Amour

    La ville

    Tous les chemins vont vers la ville.

    Du fond des brumes,
    Avec tous ses étages en voyage
    Jusques au ciel, vers de plus hauts étages,
    Comme d’un rêve, elle s’exhume.
    [...........]

    A l’aube, au soir, la nuit,
    Dans la hâte, le tumulte, le bruit,
    Elles jettent vers le hasard l’âpre semence
    De leur labeur que l’heure emporte.
    Et les comptoirs mornes et noirs
    Et les bureaux louches et faux
    Et les banques battent des portes
    Aux coups de vent de la démence.

    Le long du fleuve, une lumière ouatée,
    Trouble et lourde, comme un haillon qui brûle,
    De réverbère en réverbère se recule.
    La vie avec des flots d’alcool est fermentée.
    Les bars ouvrent sur les trottoirs
    Leurs tabernacles de miroirs
    Où se mirent l’ivresse et la bataille ;
    Une aveugle s’appuie à la muraille
    Et vend de la lumière, en des boîtes d’un sou ;
    La débauche et le vol s’accouplent en leur trou ;
    La brume immense et rousse
    Parfois jusqu’à la mer recule et se retrousse
    Et c’est alors comme un grand cri jeté
    Vers le soleil et sa clarté :
    Places, bazars, gares, marchés,
    Exaspèrent si fort leur vaste turbulence
    Que les mourants cherchent en vain le moment de silence
    Qu’il faut aux yeux pour se fermer.

    Telle, le jour – pourtant, lorsque les soirs
    Sculptent le firmament, de leurs marteaux d’ébène,
    La ville au loin s’étale et domine la plaine
    Comme un nocturne et colossal espoir ;
    Elle surgit : désir, splendeur, hantise ;
    Sa clarté se projette en lueurs jusqu’aux cieux,
    Son gaz myriadaire en buissons d’or s’attise,
    Ses rails sont des chemins audacieux
    Vers le bonheur fallacieux
    Que la fortune et la force accompagnent ;
    Ses murs se dessinent pareils à une armée
    Et ce qui vient d’elle encor de brume et de fumée
    Arrive en appels clairs vers les campagnes.

    C’est la ville tentaculaire,
    La pieuvre ardente et l’ossuaire
    Et la carcasse solennelle.

    Et les chemins d’ici s’en vont à l’infini
    Vers elle.

    ” Les villes tentaculaires ” Emile Verhaeren

  • Nadia B. says:

    Magie Blance

    Voici un poème de René Guy Cadou qui évoque la nuit et les images qui surgissent de son imaginaire, de sa sensibilité, de ses peurs…

  • Charmes D’Amour

    La lune plaquait des teintes de zinc
    Par angles obtus.
    es bouts de fumée en forme de cinq
    Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

    Le ciel éta&it gris. La bise pleurait
    Ainsi qu’un basson.
    Au loin, un matou frileux et discret
    Miaulait d’étrange et grêle façon.

    Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
    et de Phidias,
    Et de Salamine et de Marathon,
    Sous l’oeil clignotant des bleus becs de gaz.

    Paul Verlaine

    J’aime spécialement les villes la nuit…Je ne manque jamais une occasion de m’y attarder, été comme hiver…
    J’aime la nuit

    Ne dis pas que c’est la nuit,
    Silence
    la lune parlera.

    La ville est si petite
    quand elle dort.
    Si touchante.
    Les coudes serrés
    les genoux repliés.
    Sa jupe s’étale, gonflée d’abord
    et de plus en plus lasse
    avant de s’arrêter
    juste
    au bord de la mer.

    Gisèle Prassinos

  • Charmes D’Amour

    Oui dans la poésie, dans la réalité surtout l’hiver c’est sérieusement glauque

  • Magie Blance

    Micdal a un peu raison. Il n’y a pas non plus de vraie poésie urbaine qui soit née des banlieues de Seine Saint Denis, de Vaulx-en-Velin, des cités HLM des environs de Rouen ou du Queens, qu’elle soit nocturne, pluvieuse ou pas. Et pourtant, il existait une poésie banlieusarde (au hasard : chez Annie Ernaux, chez John Updike). Sinon l’esthétique de la photo, ou du cinéma qui tire souvent le meilleur parti de la violence et de la laideur des cités, mais elles sont rarement les lieux que l’on choisit pour les exposer et les faire admirer. Tout ceci n’est qu’affaire de lutte des classes, mes braves gens. Où le rappeur pousse, le poète trépousse.

  • Néant says:

    Magie Blance

    Aimer la nuit?
    J’avoue ne jamais trop m’en souvenir pour l’aimer à ce point.
    Sans doute parce que je la porte en moi.
    Je remonte à pied tout le trajet que j’ai cessé de faire en bus.
    De longs lacets de bitume sous les semelles
    Les odeurs graisseuses des snacks
    Aussi rubiconds que les faciès de leurs attardés
    Des fanions de bars où je ne bois plus
    Mais m’arrête encore parfois pour reprendre des cigarettes
    Mon reflet pour seule compagnie
    Dans le miroir, émacié, de plus en plus aquilin sans chimère impériale aucune
    Jaquette d’armée, crâne rasé, sac en bandouillère
    Où peu me soupçonneraient de trimballer le savoir infus dans la soirée
    A d’autres exilés, à d’autres revenants
    De je ne sais quel baroud pour ma part aux confins de l’impossible
    Cinq kilomètres de marche
    Moins parce que je ne supporte plus les regards
    Mais parce que je deviens indécent
    Je ne sais plus me retenir de pleurer n’importe où, voilà tout.
    On a parlé naguère d’aller à Babylone en bus
    Je peux vous assurer que la Mésopotamie ils connaissent mal
    Mais les transports en commun conservent à l’Humanité quelque vernis d’Egyptologie urbaine -destination commune vers je ne sais quel édifiant projet d’Outre-Monde mais chacun en attendant remisé à sa place
    (Il doit en être qui derrière ces vitres baisent sous des sphinx de contentement où ils regardent simplement la télé-allez savoir).
    Je ne suis pas à ma place et ma destination ne concerne que moi
    Elle a trop de morts diverses en perspective-pour parer à la mienne qui ne m’intéresse guère sinon comme motif d’écriture
    Dans les fanfares du free-jazz pour les guerriers d’ébène
    Jusqu’aux sonates de d’Indy, floraison du wagnérisme stérile qu’il me faut
    Puis l’heure avancée,
    Dans je ne sais quel interstice entre les dieux et….moi?
    Des messes bourguigonnes qui ne sont plus elles en fait mais quelque chose ayant abdiqué les règles savantes de la polyphonie
    Pour se changer en une masse de sons et de voix hallucinée
    Reflets mordorés que je suis seul dans l’univers à capter ainsi, je le crois
    Pour, même tous feux éteints, agiter encore le gonfanon de l’Hyper-Occident
    Que dans mes nuits d’enfant fou je suppliais de pouvoir agiter l’espace d’une bataille
    L’Histoire dans une figurine armoriée
    Quand j’ignorais tout du baiser de Chartier à la femme de Charles VII
    Et plus encore qu’il ne surplomberait mes ébats imaginaires
    Jouteur d’un torrent de draps froissés à trop étreindre le vide
    Implorant la clémence d’un jury insensible
    Qui a pour tribune le jour d’après…

  • Pauline says:

    Magie Blance

    Je conseillerais le livre de Richard Boehringer, “C’est beau une ville la nuit”

  • Doucine says:

    Magie Blance

    Bonjour île2s,

    Est-ce que je peux te répondre en chansons ?

    En voici deux (- trois !) de mes préférées, ce sont de superbes chansons d’ambiance, il suffit de fermer les yeux pour les écouter et les images apparaissent… mais les paroles sont aussi magnifiques :

    Je suis un soir d’été
    (Jacques Brel)

    Et la sous-préfecture
    Fête la sous-préfète
    Sous le lustre à facettes
    Il pleut des orangeades
    Et des champagnes tièdes
    Et les propos glacés
    Des femelles maussades
    De fonctionnarisés

    Je suis un soir d’été

    Aux fenêtres ouvertes
    Les dîneurs familiaux
    Repoussent leurs assiettes
    Et disent qu’il fait chaud
    Les hommes lancent des rots
    De chevaliers teutons
    Les nappes tombent en miettes
    Par-dessus les balcons

    Je suis un soir d’été

    Aux terrasses brouillées
    Quelques buveurs humides
    Parlent de haridelles
    Et de vieilles perfides
    C’est l’heure où les bretelles
    Soutiennent le présent
    Des passants répandus
    Et des alcoolisants

    Je suis un soir d’été

    De lourdes amoureuses
    Aux odeurs de cuisine
    Promènent leur poitrine
    Sur les flancs de la Meuse
    Il leur manque un soldat
    Pour que l’été ripaille
    Et monte vaille que vaille
    Jusqu’en haut de leurs bas

    Je suis un soir d’été

    Aux fontaines les vieux
    Bardés de références
    Rebroussent leur enfance
    A petits pas pluvieux
    Ils rient de toute une dent
    Pour croquer le silence
    Autour des filles qui dansent
    A la mort d’un printemps

    Je suis un soir d’été

    La chaleur se vertèbre
    Il fleuve des ivresses
    L’été a ses grand-messes
    Et la nuit les célèbre
    La ville aux quatre vents
    Clignote le remords
    Inutile et passant
    De n’être pas un port

    Je suis un soir d’été.

    …………………………..

    Looking for the The Heart of Saturday Night :
    (Tom Waits)
    Aucune version écoutable sur le web, Waits défend bien ses droits d’auteur, la seule belle version disponible est la version studio de l’album du même nom – dommage car je vous aurais mis le lien, j’adore cette chanson :

    Well you gassed her up
    Behind the wheel
    With your arm around your sweet one
    In your Oldsmobile
    Barrelin’ down the boulevard
    You’re looking for the heart of Saturday night

    And you got paid on Friday
    And your pockets are jinglin’
    And you see the lights
    You get all tinglin’ cause you’re cruisin’ with a 6
    And you’re looking for the heart of Saturday night

    Then you comb your hair
    Shave your face
    Tryin’ to wipe out ev’ry trace
    All the other days
    In the week you know that this’ll be the Saturday
    You’re reachin’ your peak

    Stoppin’ on the red
    You’re goin’ on the green
    ‘Cause tonight’ll be like nothin’
    You’ve ever seen
    And you’re barrelin’ down the boulevard
    Lookin’ for the heart of Saturday night

    Tell me is the crack of the poolballs, neon buzzin?
    Telephone’s ringin’; it’s your second cousin
    Is it the barmaid that’s smilin’ from the corner of her eye?
    Magic of the melancholy tear in your eye.

    Makes it kind of quiver down in the core
    ‘Cause you’re dreamin’ of them Saturdays that came before
    And now you’re stumblin’
    You’re stumblin’ onto the heart of Saturday night

    Well you gassed her up
    And you’re behind the wheel
    With your arm around your sweet one
    In your Oldsmobile
    Barrellin’ down the boulevard,
    You’re lookin’ for the heart of Saturday night

    Is the crack of the poolballs, neon buzzin?
    Telephone’s ringin’; it’s your second cousin
    And the barmaid is smilin’ from the corner of her eye
    Magic of the melancholy tear in your eye.

    Makes it kind of special down in the core
    And you’re dreamin’ of them Saturdays that came before
    It’s found you stumblin’
    Stumblin’ onto the heart of Saturday night
    And you’re stumblin’
    Stumblin onto the heart of Saturday night
    …………………………………………

    Oh!… Et puis, si tu me permets un poème sans paroles, Sketches of Spain, de (et par) Miles Davis, me fait toujours penser à la nuit espagnole, partout où je l’ai connue, mais surtout à Séville… (ça, c’est de la pure transposition, parce que je n’ai jamais entendu Miles jouer la nuit dans une ville espagnole… :) ))).

    J’aurais pu choisir chacun des morceaux de l’album, voici celui-ci :

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